26/11/2025
La biographie de J. me touche particulièrement.
Au départ, les entretiens sont pour lui. Il a tant de choses à se délester qu’un de ses petites-filles m’a contactée. Atteint de la maladie de Parkinson, le temps de lucidité et de mémoire de son grand-père est compté. Je le rencontre ainsi que sa femme, P. qui veille sur lui.
Je suis à peine installée dans leur salon que J. se raconte. Il parle de sa naissance ; de son voyage en Pologne dans les bras d’une inconnue alors qu’il n’est âgé que de 18 mois ; de la guerre dans son village ; de l’absence de ses parents « Je les rencontre par l’écriture, bien des années plus t**d. », me dit-il. Il n’oublie pas le bruit des bottes des soldats allemands, puis russes, la peur, la mort. Il tremble d’émotions en évoquant le camp d’Auschwitz ou encore en pensant à un jeune couple de confession juive qu’ils ont caché dans le foin. Il était chargé de leur apporter à manger. Le lendemain, ils avaient disparu. « Que sont-ils devenus ? » Sa question plane dans l’air soudain devenu rare.
Il grandit tant bien que mal, plus bien que mal finalement. Il se souvient de son voyage pour la France, de la photographie de sa mère qu’il tient dans sa main, seul phare au milieu de tous ces visages inconnus de la gare.
P. nous écoute, intervient de temps en temps. Parfois, les deux amoureux m’oublient. Je note ce que j’entends, en me disant que c’est important. La biographie individuelle se déplace vers celle de l’union. Deux voix, une vie partagée. J. raconte leur première rencontre comme si elle venait de se passer la veille. Sa mémoire semble s’ancrer, la maladie s’éloigner un temps.
P. me montre des photographies en noir et blanc, puis en couleur, leur premier voyage en Pologne dans les années 70. J. retrouve son oncle, sa tante qui l’a élevé. Le petit garçon déraciné est de retour. Sa vie est un voyage. Il crée son port en devenant lui-même père. Ses enfants, puis ses petits-enfants sont sa terre. Je suis émue quand il se lève pour me faire la bise, lui qui est prisonnier de son corps. P., dont le sourire ne quitte pas la visage, est surprise. J. a déposé à l’écrit ce qu’il a vécu. Il se tient debout. Le symbole est fort. Sa fille remarque un changement, même s’il devient un peu plus absent chaque jour. Le temps est parfois notre plus sûr ami et d’autres fois, notre plus profond ennemi.
J’ai aimé partager ces moments avec eux. Écrire a été puissant, doux, vivant.
Merci J, merci P.
Pauline Lacot, Biographe