Compagnons de Cœur

Compagnons de Cœur « Ici, chaque histoire compte 🐾💖.
(1)

Des liens sincères, des regards pleins d’amour et des moments qui changent nos vies… Bienvenue dans le monde magique des humains et de leurs compagnons à quatre pattes 🐕🐱✨ »

Ma voisine a 91 ans. Elle vit seule au-dessus de chez moi. Chaque matin depuis quatre ans, je frappe trois coups au plaf...
04/08/2026

Ma voisine a 91 ans. Elle vit seule au-dessus de chez moi. Chaque matin depuis quatre ans, je frappe trois coups au plafond avec un manche à balai vers 8h. Si elle répond par trois coups au sol, tout va bien. Si elle ne répond pas dans les cinq minutes, je monte. Ce matin elle n'a pas répondu. J'ai monté les escaliers en courant. Sa ch**te était devant la porte avec la clé dans la gu**le.

Je m'appelle Sabrina, j'ai 46 ans, je vis à Lille dans un immeuble ancien de la rue Colbert depuis 2018. Trois étages, six appartements, un escalier en bois qui craque, une gardienne qui ne vient plus depuis 2020. Je suis au deuxième étage. Au-dessus de moi, au troisième et dernier, vit Madame Deschamps.

Madame Deschamps a 91 ans. Elle vit là depuis 1962 — soixante-quatre ans dans le même appartement. Elle y est arrivée jeune mariée. Son mari est mort en 1994. Elle a eu deux enfants : un fils, mort d'un accident de voiture en 1988 à 22 ans, et une fille, Nicole, qui vit à Perpignan et qui ne monte à Lille qu'une fois par an, en juillet, pour dix jours.

Madame Deschamps n'a plus grand monde. Une nièce à Roubaix qui téléphone le dimanche. Un ancien collègue de son mari qui passe boire un café tous les deux mois. Sa fille. Moi. Et sa ch**te.

Sa ch**te s'appelle Prunelle. Une ch**te européenne classique, tigrée gris et noir, avec un poitrail blanc et des chaussettes blanches. Madame Deschamps l'a récupérée à sept semaines en 2011, dans un carton abandonné rue de Béthune un matin de janvier. Prunelle a donc 14 ou 15 ans maintenant. Elles vivent ensemble depuis quinze ans, elles ne se sont pas quittées un seul jour.

J'ai rencontré Madame Deschamps quand j'ai emménagé, en septembre 2018. Elle est descendue m'apporter un pot de confiture de mirabelles maison et me souhaiter la bienvenue. Elle portait un tablier bleu, elle avait 84 ans à l'époque, elle était toute droite, très fine, avec des cheveux blancs coupés au carré et des yeux gris très clairs. Elle m'a dit Je suis votre voisine du dessus. Je ne fais pas de bruit. Faites-en autant si vous pouvez. On a ri toutes les deux. On s'est plu tout de suite.

En 2020, pendant le confinement, on s'est mis à parler tous les jours par la fenêtre — moi sur mon petit balcon du deuxième, elle penchée à la sienne du troisième. C'est comme ça que ça a commencé.

En 2021, à 87 ans, Madame Deschamps a fait une chute. Rien de grave — elle a glissé dans sa cuisine, s'est cognée la hanche, s'est relevée seule, mais elle est restée par terre vingt minutes avant d'y arriver. Elle m'en a parlé le lendemain quand je suis passée lui apporter du pain. Elle m'a dit Vous savez, Sabrina, si un jour je tombe et que je ne peux pas me relever, personne ne le saura. Ma fille appelle le mercredi soir. Si je tombe le jeudi matin, je serai là par terre jusqu'à mercredi prochain. Et Prunelle avec moi.

Elle a dit ça calmement, sans dramatiser. Juste un constat. J'ai été bouleversée.

On a réfléchi ensemble à des solutions. Je lui ai proposé la téléalarme avec un bracelet — sa fille avait déjà essayé de la convaincre, elle refusait. Elle n'en voulait pas. Elle m'a dit Je ne veux pas d'un objet sur moi qui me rappelle que je peux mourir à tout moment. Je le sais déjà. Elle avait raison, à sa façon.

On a fini par trouver notre système. Un manche à balai.

Chaque matin, entre 7h55 et 8h05, je frappe trois coups au plafond avec le manche à balai. Fort, secs, espacés. Trois coups. Ça résonne dans tout l'immeuble mais tant p*s. Madame Deschamps entend. Elle répond en frappant trois coups au sol avec sa canne. Ça résonne dans mon appartement. On a nos trois coups à chacune. Ça veut dire : Je vais bien. Toi aussi ?

Si elle ne répond pas dans les cinq minutes, je monte.

On a mis en place le système en avril 2021. Ça fait bientôt cinq ans que ça dure. Chaque matin. Sept jours sur sept. Même le dimanche. Même les jours fériés.

En cinq ans, il y a eu trois fois où elle n'a pas répondu.

La première fois, en 2022, elle dormait profondément — elle avait pris un somnifère plus fort la veille à cause d'une douleur au dos. Je suis montée, j'ai frappé, elle a ouvert en robe de chambre, un peu confuse, elle m'a fait entrer, on a bu un café pour qu'elle se réveille vraiment. Elle m'a dit Excusez-moi, je vous ai fait peur.

La deuxième fois, en 2023, elle avait passé la nuit à l'hôpital — une petite alerte cardiaque, elle avait appelé le 15 vers 3h, sa fille avait été prévenue, moi non. Je suis montée à 8h05, personne. J'ai paniqué. J'ai appelé les pompiers. Ils sont venus, ils ont ouvert avec le passe des services. L'appartement était vide. Prunelle miaulait derrière la porte de la chambre. La fille de Madame Deschamps m'a appelée à 10h pour me prévenir. J'ai pleuré de soulagement.

Depuis ce jour-là, on a décidé avec Madame Deschamps que quand elle serait absente une nuit — hospitalisation, séjour chez sa fille, quoi que ce soit — elle me préviendrait la veille au soir en frappant deux coups longs au sol au lieu de rien. Deux coups longs = Je pars, ne t'inquiète pas demain matin. On a rarement eu à s'en servir. Elle ne bouge presque plus. Mais le code existe.

La troisième fois, c'était ce matin.

Ce matin, jeudi 22 janvier 2026, il était 8h. J'ai frappé mes trois coups.

Pas de réponse.

J'ai attendu. J'ai bu mon café en regardant l'horloge de la cuisine. 8h02. Rien. 8h04. Rien. 8h05. Rien.

Elle ne m'avait pas prévenue la veille au soir. Pas de deux coups longs. Elle était là.

Je n'ai pas pris le temps de m'habiller. J'étais en pyjama, en chaussettes. J'ai attrapé le trousseau de clés que Madame Deschamps m'avait confié en 2022 — une clé de son appartement, pour les urgences — et j'ai monté les escaliers en courant. Vingt-deux marches. J'ai le cœur qui cognait fort.

Sur le palier du troisième, devant la porte de Madame Deschamps, il y avait Prunelle.

Prunelle est une ch**te d'intérieur. Elle ne sort jamais. Madame Deschamps ne la laisse jamais sortir. Elle a peur pour elle. Prunelle n'a jamais mis une patte dans l'escalier de l'immeuble en quinze ans. Je le sais parce que je monte souvent boire un café, et à chaque fois Madame Deschamps me fait entrer très vite en me disant Ne laissez pas la porte ouverte, elle pourrait sortir.

Prunelle était sur le paillasson. Assise droite. Elle me regardait arriver dans l'escalier. Et dans sa gu**le, elle tenait quelque chose.

Une clé.

Une clé plate, cuivrée, avec un petit anneau. Je l'ai reconnue tout de suite — c'était la clé de secours que Madame Deschamps gardait dans un petit vide-poche en porcelaine sur le meuble de l'entrée, à droite en rentrant. Elle m'avait montré la clé une fois en me disant Celle-ci, elle ne sort jamais du vide-poche. C'est ma sécurité. Si un jour j'oublie ma clé principale à l'extérieur, je peux passer par la fenêtre de la cour — enfin je pourrais quand j'étais plus jeune — et récupérer celle-là pour ouvrir.

Prunelle avait pris la clé dans le vide-poche.

Je me suis approchée doucement. Elle n'a pas bougé. Elle m'a regardée avec des yeux très fixes. Je me suis accroupie devant elle. J'ai tendu la main. Elle a lâché la clé dans ma paume.

Puis elle s'est retournée et elle a passé la patte dans l'entrebâillement de la porte.

Parce que la porte n'était pas complètement fermée. Elle était contre le chambranle mais pas verrouillée. Prunelle avait dû la pousser par en dessous ou passer entre le battant et le mur, je ne sais pas comment elle avait fait, mais elle avait sorti la clé et elle avait attendu quelqu'un sur le palier.

J'ai poussé la porte. J'ai crié Madame Deschamps ?

Silence.

Je suis entrée en courant. Prunelle m'a suivie. Elle m'a devancée, en fait — elle a filé vers la salle de bain au fond du couloir.

J'ai trouvé Madame Deschamps allongée dans le couloir, entre sa chambre et la salle de bain. Elle était consciente. Elle m'a regardée. Elle m'a dit d'une voix faible Je suis tombée cette nuit. Je crois que je me suis cassé quelque chose.

Elle avait passé six heures par terre. Elle avait chuté vers 2h du matin en allant aux toilettes. Elle avait eu très froid — le chauffage se coupe la nuit dans son appartement à 22h. Elle avait mal à la hanche, elle ne pouvait pas se relever. Son téléphone était dans la chambre, hors d'atteinte. Elle avait attendu que j'entende à 8h, en priant pour que je ne l'entende pas seulement — pour que je réagisse, pour que je monte, pour que je ne l'oublie pas.

Elle m'a dit Je savais que tu monterais. Mais tu aurais mis vingt minutes à trouver la clé principale dans mon sac. Prunelle a été plus rapide.

Je ne comprenais pas. J'ai regardé Prunelle qui était revenue près d'elle, qui s'était couchée contre sa hanche.

Madame Deschamps m'a expliqué après, à l'hôpital, quand elle était calme et sous antalgiques.

Quand elle est tombée, à 2h du matin, elle a d'abord essayé de se relever. Impossible. Elle a essayé de ramper vers son téléphone. Impossible aussi — la douleur à la hanche était trop forte, elle a manqué s'évanouir. Elle a compris qu'elle devait attendre.

Prunelle est venue tout de suite. Elle s'est couchée contre elle. Madame Deschamps lui a parlé. Elle lui a dit — et là elle m'a répété les mots comme elle les avait dits à la ch**te cette nuit-là — Prunelle. Écoute-moi bien. Il faut que tu ailles chercher Sabrina. Ma clé de secours est dans le vide-poche. Il faut qu'elle sache que la porte peut s'ouvrir. Vas-y. Va chercher Sabrina.

Elle a dit ça plusieurs fois, m'a-t-elle raconté. Elle ne pensait pas que Prunelle comprendrait vraiment. Elle a dit qu'elle parlait juste pour ne pas être seule. Pour entendre sa voix à elle, pour que Prunelle entende quelqu'un qui parle et qui n'est pas encore mort.

Prunelle est restée contre elle une heure. Puis elle s'est levée. Elle est allée à l'entrée. Madame Deschamps l'entendait remuer dans le vide-poche en porcelaine — le petit bruit caractéristique de la clé qui tinte contre la porcelaine, elle le connaissait depuis quinze ans parce qu'elle prenait la clé de la boîte aux lettres dans ce même vide-poche chaque jour.

Puis Prunelle est revenue. Elle est passée à côté d'elle avec quelque chose dans la gu**le. Madame Deschamps a vu la clé. Elle m'a dit J'ai cru que je rêvais. J'ai cru que je délirais. J'ai cru que j'allais mourir et que je voyais des choses.

Prunelle a laissé la clé à côté de la porte d'entrée. Puis elle est revenue se coucher contre Madame Deschamps. Elle est restée là environ deux heures.

Vers 5h du matin, Prunelle s'est relevée. Elle est retournée à l'entrée. Elle a pris la clé dans sa gu**le. Madame Deschamps ne comprenait pas ce qu'elle faisait. Puis elle a entendu autre chose — le bruit de la porte qu'on gratte. Prunelle grattait la porte.

Elle a gratté longtemps. Peut-être une demi-heure. Madame Deschamps l'entendait faire. Puis la porte a bougé — la serrure n'était pas mise à double tour cette nuit-là, Madame Deschamps ne verrouillait plus la nuit depuis qu'elle avait peur de ne pas pouvoir se relever pour ouvrir aux pompiers en cas d'urgence. Prunelle a réussi à entrouvrir la porte de quelques centimètres en tirant sur le bas.

Puis elle est passée dehors. Avec la clé.

Madame Deschamps l'a entendue s'installer sur le paillasson. Miauler une fois — un miaulement très net, très clair, un miaulement d'appel qu'elle n'avait jamais entendu chez elle. Prunelle ne miaule presque pas. Elle a miaulé cette fois-là. Sur le palier. À 5h30 du matin.

Madame Deschamps m'a dit J'ai pensé qu'elle avait peur, qu'elle voulait rentrer, qu'elle appelait pour ça. Puis je me suis rappelée qu'elle avait pris la clé. Et j'ai compris qu'elle ne voulait pas rentrer. Qu'elle voulait qu'on vienne.

Prunelle a attendu deux heures et demie sur le paillasson. Sans rentrer. Sans bouger. La clé dans la gu**le.

Elle a attendu que je monte à 8h.

Je ne sais pas ce qui s'est passé dans sa tête. Je ne veux pas mettre des mots humains sur ce qu'elle a fait. Je ne veux pas dire qu'elle a compris ce que Madame Deschamps lui disait à 2h du matin. Je ne veux pas dire qu'elle a décidé d'aller chercher la clé et de me l'apporter. Je ne sais pas ce que les chats comprennent. Personne ne le sait vraiment.

Ce que je sais, c'est qu'une ch**te de quinze ans qui n'était jamais sortie de l'appartement en quinze ans est allée prendre une clé précise dans un vide-poche en porcelaine, l'a apportée jusqu'à la porte, a réussi à ouvrir la porte fermée mais non verrouillée, est sortie sur le palier avec la clé, a miaulé pour la première fois de sa vie d'adulte, et a attendu deux heures et demie que la voisine du dessous monte à l'heure prévue avec son manche à balai. Elle m'a mis la clé dans la main. Elle est retournée s'occuper de Madame Deschamps.

Est-ce qu'elle a compris ? Peut-être. Peut-être pas. Peut-être qu'elle a pris la clé parce qu'elle sentait le sel de la main de Madame Deschamps dessus et que ça la rassurait. Peut-être qu'elle est sortie parce qu'elle avait faim et qu'elle cherchait de l'aide. Peut-être qu'elle a fait toutes ces choses par hasard, dans un ordre qui n'était pas le sien.

Mais elle a fait ces choses. Et le résultat, c'est que quand je suis arrivée à 8h avec mon trousseau à moi dans une main, la clé de secours qui m'aurait fait gagner peut-être quinze secondes m'était offerte par un chat sur un paillasson.

Ce n'est pas la clé qui m'a sauvé du temps. Ce n'est pas ça, l'histoire.

L'histoire, c'est que quand je suis arrivée sur le palier, effrayée, hors d'haleine, en pyjama, il y avait quelqu'un qui m'attendait. Il y avait une ch**te de quinze ans assise droite sur un paillasson à 8h du matin avec un objet dans la gu**le, qui m'a regardée et qui m'a dit, à sa manière : Elle est là. Elle est vivante. Viens.

Madame Deschamps a été opérée hier soir. Fracture du col du fémur. À 91 ans c'est grave, on ne va pas se mentir. Le chirurgien a été honnête : rééducation longue, incertitude, elle ne retrouvera peut-être pas son autonomie complète. Sa fille est arrivée de Perpignan en train ce matin. On va décider ensemble, avec Madame Deschamps quand elle sera en état, de la suite.

Prunelle est chez moi en attendant. Elle est sur mon canapé. Elle n'a pas mangé depuis ce matin. Elle regarde vers la porte de mon appartement comme si elle attendait qu'on frappe.

Ce soir, quand je suis rentrée de l'hôpital, j'ai posé le manche à balai sur la table du salon. Je ne sais pas si je vais m'en servir encore. Ça dépendra de la décision qui sera prise dans les jours qui viennent. Peut-être que Madame Deschamps rentrera, peut-être pas. Peut-être qu'elle ira en maison de retraite, peut-être qu'elle voudra rester chez elle avec des aides.

Si elle rentre, je taperai à nouveau mes trois coups tous les matins. Si elle ne rentre pas, je garderai Prunelle. C'est déjà décidé avec sa fille. Prunelle est trop âgée pour être adoptée par un inconnu, et elle me connaît depuis huit ans. Elle vivra chez moi. Elle aura mon canapé, ma cuisine, ma vue sur la rue Colbert par la fenêtre du salon.

Elle aura peut-être encore, deux ou trois ans, la présence en dessous d'elle — enfin au-dessus, dans ce cas — d'une vieille dame qu'elle pourra continuer à surveiller par le plancher. Ou peut-être pas.

Il y a une chose que Madame Deschamps m'a dite juste avant qu'on l'emmène au bloc, la nuit dernière, quand elle avait déjà eu la prémédication et qu'elle divaguait un peu.

Elle m'a dit Sabrina. Il faut que tu saches quelque chose sur Prunelle.

J'ai dit Oui, madame.

Elle a dit Je lui ai appris. Depuis 2021. Je lui ai appris à prendre la clé. Je lui ai dit tous les jours pendant cinq ans où elle était. Je lui ai fait faire l'exercice. Je la récompensais. Personne ne le savait. Ma fille n'y croyait pas. Vous n'y auriez pas cru. Je lui ai appris parce que je savais qu'un jour ça arriverait. Je ne savais pas quand mais je savais que ça arriverait.

Elle a fermé les yeux. Elle a dit J'ai eu quinze ans avec elle pour l'apprendre. J'avais bien le temps.

Les infirmiers l'ont emmenée. Je suis restée dans le couloir avec la clé de secours dans ma poche.

Une vieille dame de 86 ans avait vu venir cinq ans à l'avance qu'elle tomberait un jour et qu'elle serait seule et que quelqu'un devrait venir. Elle avait entraîné sa ch**te à chercher la clé. Tous les jours pendant cinq ans, avec des petits bouts de fromage à la fin. Elle avait construit un plan avec un chat.

Elle avait construit un plan avec un chat parce qu'elle savait qu'il n'y aurait personne d'autre.

Je regarde Prunelle qui dort sur mon canapé ce soir. Je me demande combien de choses passent, entre les vieilles dames et leurs animaux, dans le silence des appartements, dans les gestes qu'on répète, dans les patiences qu'on cultive pendant des années au cas où.

Je me demande combien de chats, en France, savent faire quelque chose de précis que personne ne saura jamais parce que personne ne tombera jamais assez gravement pour qu'on ait besoin de le savoir.

Je me demande combien de vieilles dames ont préparé une clé.

Je ne sais pas. Je ne saurai probablement pas. Prunelle non plus ne dira rien. Elle a fait ce qu'on lui avait appris à faire. Elle a été récompensée par un petit bout de fromage tous les jours pendant cinq ans, et une fois, à 5h30 du matin, elle a fait le geste pour de vrai, avec l'appartement pour l'entraîner et une vieille dame par terre pour lui dire à voix basse Vas-y, ma belle, comme on a fait tous les jours.

Je frapperai peut-être encore, demain matin, avec le manche à balai. Trois coups au plafond. Vers 8h.

Il n'y aura personne pour répondre. Mais je frapperai quand même. Une fois. Pour Madame Deschamps qui est à l'hôpital. Et pour Prunelle qui a fait ce qu'il fallait cette nuit, et à qui je voudrais dire, sans qu'elle me comprenne, que c'est bien, que c'était très bien, qu'elle a été à la hauteur d'une vie entière de préparation à un moment qu'on espère toujours ne jamais avoir à vivre.

Trois coups au plafond. Un pour la voisine. Un pour la ch**te. Un pour les cinq ans de fromage tous les jours à la même heure au cas où.

Mon père tenait une écluse sur le canal du Midi depuis 1987. Il est mort en 2022. On a vidé la maison éclusière. Dans le...
04/08/2026

Mon père tenait une écluse sur le canal du Midi depuis 1987. Il est mort en 2022. On a vidé la maison éclusière. Dans le grenier, on a trouvé un carnet où il notait, depuis trente-cinq ans, la date d'arrivée et de départ de tous les chats qui étaient venus vivre à l'écluse. Cent quarante-huit chats. Le dernier de la liste attendait encore quand on est arrivés.

Mon père s'appelait Jean-Pierre. Il était éclusier au canal du Midi, écluse de Villepinte, entre Castelnaudary et Carcassonne. Il y a été affecté en 1987, à 33 ans, quand ma mère était enceinte de moi. Il y est resté trente-cinq ans, jusqu'à sa retraite forcée en 2022. Il est mort trois mois après avoir raccroché.

Ma mère est partie en 1998. Elle n'a jamais aimé l'écluse. Trop isolée, trop humide, trop lente. Elle est retournée à Toulouse avec ma sœur cadette. Je suis restée avec mon père. J'avais onze ans. Ma sœur en avait sept. On a fait garde alternée pendant quatre ans, puis je suis restée à plein temps chez mon père parce que je ne voulais plus faire les allers-retours, et parce que ma sœur ne voulait plus revenir à l'écluse.

J'ai grandi à Villepinte. J'ai fait le collège à Castelnaudary, le lycée à Carcassonne, j'ai passé mon bac en 2005. Je suis partie à la fac à Toulouse. Je ne suis pas revenue vivre à l'écluse — j'ai fait des études de droit, je suis notaire assistante à Toulouse maintenant, j'ai 37 ans, deux enfants, une vie ordinaire.

Mais j'ai grandi dans cette maison éclusière. Une maison basse en pierre rose, avec un toit de tuiles romaines, un jardin qui descend en pente douce jusqu'à l'eau, un platane centenaire qui fait de l'ombre sur la moitié du terrain. La maison, elle appartient à VNF, Voies Navigables de France. Elle est fournie avec le poste. Quand mon père est parti à la retraite, il a fallu la quitter.

Il a mis trois mois à mourir. Je crois qu'il n'a pas supporté. C'est très courant, chez les éclusiers de sa génération — le poste, la maison, le canal, c'était toute une vie, et quand on te dis que c'est fini, que le poste est automatisé maintenant, que tu dois partir, beaucoup partent pour de bon.

Il avait loué un petit appartement à Bram, à quinze kilomètres, pour être près de l'écluse mais plus dedans. Il n'y aura vécu que douze semaines. Crise cardiaque un dimanche matin. La voisine l'a trouvé dans son fauteuil, la radio allumée sur France Musique, un livre ouvert sur les genoux — les Cahiers du canal, un bulletin d'histoire locale auquel il était abonné depuis vingt ans.

Je suis venue avec ma sœur en septembre 2022 pour vider la maison éclusière. VNF nous avait laissé trois mois. Il avait déjà déménagé le principal en juin quand il était parti à la retraite, mais il avait laissé beaucoup de choses au grenier et dans la remise. On n'a pas eu le temps de tout faire avant sa mort.

C'était très dur d'y retourner. La maison sentait encore lui — sa lotion après-rasage bon marché, la cire d'abeille pour les meubles, un fond de tabac de sa pipe qu'il avait pourtant arrêtée en 2010. Ma sœur pleurait dans chaque pièce. Moi je faisais celle qui gérait, comme d'habitude.

On a commencé par le grenier. C'était le plus lourd — un demi-siècle de vie de mon père accumulée là-haut. Il n'avait rien vidé depuis 1987. Ma sœur voulait tout jeter. Je voulais tout garder. On a fait la moyenne.

Dans une caisse en carton, sous une vieille couverture militaire de mon grand-père, j'ai trouvé un carnet.

Un carnet à couverture noire, format A5, épais, très usé. Le genre de carnet Clairefontaine qu'on trouve dans toutes les papeteries. Sur la couverture, mon père avait collé une étiquette blanche avec un titre écrit à l'encre bleue de son stylo plume : Les chats de l'écluse.

Je me suis assise par terre au grenier et j'ai ouvert le carnet.

Première page. Écriture soignée de mon père, celle des documents administratifs. Il avait écrit en haut : Ce carnet est tenu depuis le 4 mai 1987, jour de ma prise de fonction à l'écluse de Villepinte. J'y consigne les chats qui viennent vivre ici. Il en vient beaucoup. Il en repart beaucoup aussi. Je ne veux pas les oublier.

Puis, ligne par ligne, une liste. Numéro, nom, description, date d'arrivée, date de départ, observations.

1. Ganivelle. Tigrée grise, environ 2 ans. Arrivée le 4 mai 1987 (déjà là quand nous sommes arrivés). Partie le 12 novembre 1989 (retrouvée morte au bord du canal, enterrée sous le platane).

2. N***e. Chat noir, mâle, environ 6 mois. Arrivé le 22 août 1987 par le chemin de halage côté Toulouse. Parti le 3 juin 1991 (n'est plus revenu, sans doute suivi une péniche).

3. Madame. Ch**te calico, adulte. Arrivée le 14 janvier 1988. Partie le 8 août 1988 (emmenée par un plaisancier allemand qui s'est attaché à elle et qui a demandé la permission. Accordée.).

Ça continuait. Ligne après ligne. Page après page. Un chat par entrée. Nom, description, arrivée, départ, observation en une phrase. Écriture toujours nette, dates toujours précises, jamais raturée.

J'ai tourné les pages. J'ai reconnu des noms. Des chats de mon enfance.

23. Truffe. Ch**te tigrée, environ 1 an. Arrivée le 4 juin 1994. Partie le 17 mars 2006 (morte de vieillesse, enterrée sous le platane. Ma fille Élodie avait 7 ans quand elle est arrivée. Elle avait 19 ans quand elle est partie. C'était son chat à elle.).

Truffe. J'avais oublié son nom. Je m'étais souvenue seulement du chat. J'avais 7 ans, elle était petite, elle dormait sur mon lit. Elle est morte l'année où j'ai eu mon bac. J'ai pleuré au grenier, seule, en tournant les pages.

47. Bougnat. Chat noir et blanc, mâle. Arrivé le 2 septembre 2001. Parti le 14 octobre 2004 (adopté par la nouvelle famille de l'écluse de Bram, avec accord réciproque des chats).

Accord réciproque des chats. J'ai souri à travers mes larmes. Mon père écrivait exactement comme il parlait.

Le carnet continuait. Les années passaient. Certains chats restaient longtemps — huit ans, douze ans, quinze ans. D'autres passaient. Certains mouraient et étaient enterrés sous le platane — j'ai compté les mentions du platane dans le carnet, il y en avait vingt-neuf. Vingt-neuf chats enterrés sous le platane de l'écluse en trente-cinq ans. Le sol devait être un tap*s d'os fins entre les racines.

Ma sœur est montée au grenier au bout d'une heure. Elle m'a trouvée assise par terre avec le carnet. Elle m'a demandé ce que c'était. Je lui ai lu quelques entrées. Elle s'est assise à côté de moi. On a lu ensemble.

Il y avait des observations qui étaient plus longues. Sur certains chats, mon père avait écrit deux ou trois lignes. Un chat qui avait sauvé un caneton d'une héronne, en 1996. Une ch**te qui avait mis bas dans une péniche belge en 2003 et dont on avait retrouvé la portée trois mois plus t**d chez les propriétaires, avec une photo envoyée d'Anvers. Un chat aveugle en 2011 qui suivait le bruit des écluses et qui savait exactement où était le bord.

Il y avait aussi des observations plus courtes qui disaient tout. Trop fatigué. N'a pas voulu manger. Est allé mourir sous le platane tout seul le 4 mars. Je l'ai enterré à côté des autres.

Ma sœur pleurait. Moi aussi.

À un moment, elle m'a demandé combien il y en avait en tout. J'ai tourné les pages jusqu'à la fin.

Cent quarante-huit chats. Cent quarante-huit noms. Trente-cinq ans.

La dernière entrée du carnet était datée du 14 juin 2022. C'était l'avant-dernière semaine où mon père était encore éclusier. Il partait en retraite le 30 juin.

148. Écluse. Chat gris tigré, mâle, environ 2 ans. Arrivé le 11 avril 2022 par le chemin de halage côté Carcassonne. Maigre, oreille droite abîmée. S'est installé sous le platane comme s'il connaissait. Ne fuit pas mais reste distant. Ne miaule jamais. Je pars le 30 juin. Je ne sais pas ce qui se passera pour lui. Il n'a personne d'autre.

Sous cette entrée, mon père avait laissé la date de départ vide. La colonne observations aussi.

Il avait dû prévoir de la remplir plus t**d. Peut-être quand le chat serait parti. Peut-être quand il aurait été adopté par le nouveau technicien qui gérait maintenant l'écluse à distance. Peut-être quand il serait mort. Il n'avait pas eu le temps.

J'ai relu la dernière entrée. Je suis restée un long moment le carnet sur les genoux. Ma sœur regardait par la lucarne du grenier vers le canal en bas. On voyait le bout du platane, énorme, et le début du chemin de halage.

Ma sœur a dit Tu crois qu'il est encore là ?

Je ne savais pas. Ça faisait trois mois que mon père était mort. Six mois qu'il avait quitté l'écluse. Un chat maigre à l'oreille abîmée peut disparaître en beaucoup moins de temps. Il pouvait être mort. Il pouvait être parti. Il pouvait avoir suivi une péniche jusqu'à Sète ou Toulouse. Il pouvait avoir été adopté par quelqu'un. Il pouvait être n'importe où.

On est descendues. On est sorties dans le jardin. On a marché jusqu'au platane.

Il n'y avait rien sous le platane. Pas de chat. Pas de traces récentes. L'herbe avait poussé haute autour du tronc parce que personne ne tondait plus depuis juin. Le canal coulait lentement à quelques mètres. Une péniche est passée pendant qu'on regardait. Le pilote nous a fait signe. On lui a répondu.

Ma sœur a dit qu'il était probablement parti depuis longtemps. J'ai hoché la tête. On est retournées à la maison. On a continué à trier.

On a passé encore trois jours à Villepinte à vider la maison. Trois nuits aussi — on dormait sur des matelas au sol dans mon ancienne chambre et dans celle de ma sœur. Le soir, on mangeait dehors sous le platane parce qu'il faisait encore chaud en septembre. On se souvenait de tout. On parlait beaucoup de notre père. On buvait un peu trop de vin blanc de Malepère qu'il avait laissé dans le cellier.

Le troisième soir, un chat est venu.

Il est arrivé par le chemin de halage côté Carcassonne. Il marchait lentement, sans se presser, comme quelqu'un qui rentre chez lui. Un chat gris tigré, maigre, avec l'oreille droite déchirée en pointe.

Il est passé devant nous sans nous regarder vraiment. Il est allé au platane. Il s'est couché contre le tronc, du côté ombragé. Il a fermé les yeux.

Ma sœur m'a regardée. On n'a rien dit.

Je suis allée dans la maison. J'ai ouvert la boîte de sardines à l'huile qui restait dans le placard de la cuisine, une boîte que mon père n'avait pas vidée avant de partir. J'ai vidé les sardines dans une soucoupe. Je suis retournée au platane. J'ai posé la soucoupe à un mètre du chat.

Il a ouvert un œil. Il a regardé la soucoupe. Il n'a pas bougé.

Je me suis reculée. Je suis retournée m'asseoir avec ma sœur.

Au bout de dix minutes, il s'est levé. Il a marché jusqu'à la soucoupe. Il a mangé lentement, sans hâte, tout. Il est retourné au tronc du platane. Il s'est recouché. Il n'a pas miaulé une seule fois.

Ma sœur a dit tout bas C'est Écluse.

J'ai dit oui.

On l'a regardé longtemps. Il ne bougeait pas. La nuit tombait. À un moment, il s'est levé et il est parti par le chemin de halage vers Carcassonne, calmement, comme il était venu. On n'a pas cherché à le retenir.

Le lendemain matin, il était revenu. Il dormait sous le platane. La soucoupe vide était à côté de lui — il avait dû finir les traces.

Je suis retournée à la maison. J'ai fait bouillir de l'eau. J'ai ouvert une autre boîte, du thon cette fois, on n'avait plus de sardines. J'ai apporté la nouvelle soucoupe. Il a mangé. Il est reparti.

Le soir, il est revenu.

Ma sœur et moi, on a compris quelque chose sans en parler. Il faisait le tour. Il ne vivait pas à l'écluse — il vivait quelque part sur son territoire, probablement à un ou deux kilomètres, dans une ferme, dans un abandon, on ne saura jamais. Il venait à l'écluse deux fois par jour. Le matin et le soir. Il avait dû faire ça pendant tous les mois où notre père y était encore. Il avait continué après son départ. Il continuait maintenant, trois mois après sa mort.

Il attendait.

Nous, on partait le lendemain. La maison était vidée. Le camion venait à 9h. VNF prenait possession des clés à 10h.

Ma sœur m'a demandé ce qu'on faisait pour Écluse. On ne pouvait pas le prendre — elle vit en appartement à Paris, moi j'ai déjà deux chats à Toulouse, l'un dominant qui n'accepterait pas. Il n'était pas approchable de toute façon. On ne pouvait pas le mettre dans une caisse. Il aurait fallu le piéger. Ça ne se faisait pas, pas avec ce chat-là.

On a passé la soirée à en parler. On a fini par trouver.

Le lendemain matin, à 8h, avant l'arrivée du camion, je suis allée au village. J'ai frappé à la porte de la maison de la voisine la plus proche de l'écluse, à huit cents mètres, Madame Cazenave, une femme de 70 ans que mon père saluait depuis trente-cinq ans. Elle m'a ouvert. Elle m'a serrée dans ses bras — elle savait pour mon père.

Je lui ai parlé d'Écluse. Je lui ai montré la dernière page du carnet de mon père. Elle a lu. Elle m'a écoutée.

Elle m'a dit Je le connais, ce chat. Je le vois passer devant chez moi tous les matins et tous les soirs. Je pensais qu'il était à quelqu'un du village.

Je lui ai demandé si elle voulait bien continuer à mettre une gamelle au pied du platane. Une fois par jour. Juste pour qu'il sache qu'il y avait toujours quelqu'un qui répondait, même si ce n'était pas la même personne. Je lui ai proposé de payer les croquettes.

Elle m'a dit Je le fais gratuitement. C'est bien la moindre des choses pour un chat de votre père.

Je lui ai laissé mon numéro. Je lui ai dit de m'appeler quand il partirait. Ou quand il mourrait. Que je viendrais l'enterrer sous le platane. Que c'était important.

Elle a promis.

Je suis rentrée à Toulouse le jour même. J'ai rangé le carnet noir dans une caisse à mes affaires. Je l'ai gardé.

Madame Cazenave m'a appelée pour la première fois en janvier 2023, trois mois plus t**d. Elle voulait me dire qu'Écluse continuait à venir tous les jours. Qu'il mangeait bien. Qu'il ne se laissait toujours pas approcher.

Elle m'a appelée à nouveau en mai 2023. Puis en septembre. Puis en février 2024. Puis en juillet. Puis en novembre. Puis en janvier 2025. Six appels en deux ans et demi, un tous les six mois environ. À chaque fois pour me dire qu'Écluse était toujours là, toujours vivant, toujours à son rythme.

Elle m'a dit une fois Il vieillit. Il boite un peu. Il vient plus lentement. Mais il vient.

Elle m'a dit une autre fois Je crois qu'il ne me connaît pas vraiment moi. Je crois qu'il ne connaît que le platane. Il vient au platane. Moi je suis juste celle qui met la gamelle. Ça pourrait être n'importe qui.

Elle m'a rappelée avant-hier. Le 4 janvier 2026.

Elle m'a dit Élodie. Je crois qu'il est mort. Il n'est pas venu hier ni ce matin. C'est la première fois en trois ans qu'il rate deux repas. Je suis allée voir sous le platane. Il n'y était pas. J'ai fait le tour. Je l'ai trouvé un peu plus loin sur le chemin de halage, du côté de Carcassonne, dans les herbes. Il est mort là. Il avait dû tomber en revenant vers son territoire cette nuit.

J'ai pris le train ce matin. Je suis arrivée à l'écluse à midi. Madame Cazenave m'attendait avec Écluse enveloppé dans un vieux torchon propre. Il pesait presque rien.

J'ai creusé sous le platane. Le sol était dur et froid — on est en janvier. J'ai mis plus d'une heure à faire un trou correct. Madame Cazenave m'a apporté du café chaud entre deux. Elle est restée avec moi.

J'ai posé Écluse au fond du trou. Je l'ai recouvert. J'ai tassé la terre.

Puis j'ai sorti le carnet noir de mon sac. Je l'avais apporté exprès. Je l'ai ouvert à la dernière page. J'ai écrit, avec un stylo bille bleu que j'avais dans la poche, dans la colonne de droite laissée vide par mon père :

Parti le 3 janvier 2026, sur le chemin de halage côté Carcassonne. Enterré sous le platane le 5 janvier 2026 par ma fille Élodie. Il avait continué à venir tous les jours pendant trois ans et six mois après ma retraite. Il attendait. Je crois qu'il a fini par comprendre.

J'ai signé en bas E. pour Élodie, à côté du J-P. que mon père signait toutes ses entrées.

Cent quarante-huit chats. Trente-cinq ans plus trois ans et demi. Un carnet fermé.

Madame Cazenave m'a dit Qu'est-ce que vous allez faire du carnet ?

Je n'y avais pas réfléchi. Je lui ai dit que je ne savais pas. Que je l'avais gardé jusqu'ici parce que je n'arrivais pas à le donner ni à le jeter, et que je ne voyais pas non plus ce que j'en ferais.

Elle m'a dit Je peux vous donner une idée ?

Elle m'a dit que le nouveau technicien VNF, celui qui gère l'écluse à distance depuis 2022, était un jeune homme d'une trentaine d'années qui habitait Bram. Elle le voyait de temps en temps parce qu'il venait faire des rondes. Elle m'a dit qu'il n'y aurait plus jamais d'éclusier à Villepinte, que la maison serait vendue par VNF ou louée en gîte touristique, personne ne savait encore. Mais que ce jeune technicien, il aimait bien le canal. Il posait des questions sur l'histoire. Il avait demandé une fois à Madame Cazenave si elle avait connu mon père.

Elle a dit Le carnet devrait rester au canal. C'est un carnet du canal. Il n'appartient plus à personne d'autre.

J'ai réfléchi. Elle avait raison.

Je lui ai donné le carnet ce matin. Je le lui ai confié pour qu'elle le remette au jeune technicien la prochaine fois qu'elle le verrait. Je lui ai demandé de dire au technicien de faire ce qu'il voulait avec — le garder pour lui, l'archiver quelque part à VNF, en faire un livre, n'importe quoi. Ou le remettre au prochain occupant de la maison éclusière si un jour il y en a un.

Je lui ai dit Ce qui compte, c'est qu'il ne parte pas du canal. Les chats qui sont dans ce carnet, ils appartiennent à ce lieu. Ils y sont enterrés pour la plupart. Le carnet doit rester avec eux.

Elle a hoché la tête. Elle a pris le carnet dans ses mains. Elle m'a dit Je le remettrai en mains propres. Je vous promets.

Je suis repartie cet après-midi. J'ai regardé une dernière fois le platane par la vitre du train. Le tronc énorme, gris pâle, avec l'écorce qui se détache par plaques. Vingt-neuf chats en dessous des racines, maintenant trente avec Écluse. Un demi-siècle de vies courtes empilées dans la terre du canal du Midi.

Sur le trajet, j'ai réalisé quelque chose.

Mon père n'a pas tenu ce carnet pour se souvenir. Il aurait pu tenir un carnet des péniches, un carnet des saisons, un carnet des crues, un carnet des visiteurs. Il n'a tenu qu'un seul carnet en trente-cinq ans, et c'est celui des chats.

Je crois qu'il l'a tenu parce qu'il savait que personne d'autre ne le ferait. Que les chats de passage qui vivent trois mois ou dix ans dans une maison éclusière et qui meurent sous un platane, personne au monde ne les compte, ne les note, ne les nomme. Personne sauf lui.

Il ne pouvait pas les sauver. Il ne pouvait pas les garder. Il ne pouvait pas empêcher qu'ils partent, qu'ils meurent, qu'ils suivent des péniches vers des inconnus. Il pouvait juste les écrire. Il pouvait juste témoigner qu'ils avaient existé. Que Ganivelle avait été là en 1987. Que Truffe avait dormi sur mon lit. Qu'Écluse était arrivé maigre à l'oreille abîmée par le chemin de halage côté Carcassonne un jour d'avril 2022 et qu'il n'avait personne d'autre.

C'est ce qu'un éclusier peut faire, je crois. C'est ce qu'un père peut faire aussi. Il ne peut pas tout empêcher. Il ne peut pas tout garder. Mais il peut compter, il peut nommer, il peut écrire dans un carnet noir que les êtres qui sont passés par sa vie ont eu un nom et une date et une phrase à eux.

Cent quarante-huit chats.

Je vais recommencer à écrire moi aussi. J'ai commandé un carnet à couverture noire en rentrant à Toulouse ce soir. Je vais y noter mes deux chats à moi — Moka et Poivre — avec leur date d'arrivée. Et si un jour un chat de passage entre chez nous, il aura son numéro et son nom et sa phrase.

Je vais apprendre à mes enfants à faire pareil. Peut-être que ma fille tiendra le carnet après moi. Peut-être pas. Ce n'est pas grave.

Ce qui compte, c'est que quelque part il y ait quelqu'un qui écrive arrivé, et qui écrive parti, et qui écrive une phrase entre les deux. Et qui, quand la ligne du départ reste vide trop longtemps, se souvienne qu'il faut la remplir un jour, même si ça prend trente-cinq ans, même si c'est la fille qui doit le faire parce que le père n'est plus là.

Le canal continue de couler à Villepinte. La péniche qui passait devant nous en septembre 2022 est peut-être passée mille fois depuis. Le platane est là depuis avant mon père et sera là après moi. Sous ses racines, trente petits squelettes s'ajoutent lentement à la mémoire du sol.

Et dans une maison de Bram, un jeune technicien VNF va bientôt recevoir un carnet noir des mains d'une vieille dame qui va lui dire simplement Voilà. C'est à vous maintenant. Faites-en ce qu'il faut.

Je crois qu'il fera ce qu'il faut. Je ne le connais pas mais je crois qu'il fera ce qu'il faut. On ne reçoit pas un carnet comme celui-là sans faire ce qu'il faut.

C'est comme ça que les choses continuent. Pas parce qu'on les organise. Parce qu'on les passe.

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